Personne ne se souvient vraiment du moment où Ahmed Kara a basculé. Lui-même serait incapable de dire si c'était une décision ou juste une pente sur laquelle il a glissé sans s'en rendre compte.
Né à Los Santos d'un père tôlier et d'une mère qui faisait des ménages, Ahmed a grandi dans un de ces quartiers où la police ne vient qu'à plusieurs voitures. Gamin, il regardait les types du coin se faire embarquer pour des broutilles pendant que les vrais salauds, eux, ne touchaient jamais une menotte. Ça l'a marqué. Il a compris très tôt que la justice, c'était surtout une question de qui pouvait se payer un bon avocat. Alors il a décidé de devenir ce bon avocat.
Bourse de mérite, années de fac payées à coups de boulots de nuit, premier cabinet décroché à la force du poignet. Sur le papier, c'est une belle histoire de réussite à l'américaine. Sauf que les belles histoires ne paient pas les traites, et que les clients « propres » faisaient déjà la queue chez les gros cabinets du centre-ville. Ses premiers vrais clients à lui, ils venaient de son quartier. Des dealers, des braqueurs, des petites mains du milieu. Et il a gagné. Encore et encore.
La réputation s'est construite affaire après affaire. Un homme accusé de trafic relâché sur un vice de procédure. Une perquisition annulée parce qu'Ahmed avait passé toute une nuit à éplucher le mandat. Un témoin clé qui « se contredit » à la barre après un contre-interrogatoire chirurgical. À 37 ans, il connaît le code pénal mieux que la plupart des procureurs, et il connaît surtout ses failles. C'est là qu'il est dangereux : il ne plaide pas l'innocence, il plaide le doute. Et le doute, il sait le fabriquer.
Son surnom, ce ne sont pas ses clients qui le lui ont donné — ce sont les flics. Au commissariat, quand on voit débarquer le costume gris anthracite et la mallette en cuir, tout le monde sait que l'interrogatoire est terminé avant d'avoir commencé. « Voilà l'avocat du diable. » Lui n'a jamais démenti. Au contraire, il a fini par en faire une marque. Sa règle est simple, presque cynique : peu importe ce que tu as fait, si tu peux te payer ses honoraires, tu as droit à la meilleure défense de la ville. Le braqueur, le baron, l'homme de main — il les défend tous avec la même rigueur glacée.
Est-ce qu'il croit en l'innocence de ses clients ? La question le fait sourire. Pour Ahmed, ce n'est pas la bonne question. Tout le monde a droit à une défense, c'est inscrit dans la loi, et lui ne fait qu'appliquer la loi à la lettre. C'est ce qu'il se répète, en tout cas. La vérité, c'est qu'il aime gagner. Il aime cette sensation de tenir une salle d'audience, de retourner un dossier qui semblait plié, de voir le procureur serrer les dents. Le reste, la morale, les conséquences dans la rue — il a appris à ne pas trop y penser.
Il vit bien, désormais. Appartement avec vue, montre qui vaut le salaire annuel d'un flic, une clientèle qui ne désemplit pas. Mais il garde quelque chose de son quartier dans la manière de parler, dans le regard qui jauge tout de suite à qui il a affaire. Il n'a jamais coupé les ponts avec le milieu — c'est sa clientèle, après tout. On le croise dans des restaurants où il vaut mieux ne pas savoir d'où vient l'argent, on le voit serrer des mains qu'aucun honnête homme ne serrerait.
Ahmed Kara marche sur un fil. Trop proche de ses clients pour être tout à fait propre, trop intelligent pour se faire prendre, trop indispensable pour qu'on se débarrasse de lui. Tant qu'il y aura des criminels avec de l'argent et un procès à éviter, il y aura du travail pour l'avocat du diable. Et tant qu'il y aura du travail, Ahmed continuera de se dire que tout ça, après tout, c'est juste la justice qui fonctionne comme elle a toujours fonctionné : pour ceux qui peuvent se l'offrir.